Table ronde organisée par l’APEBI lors du GITEX Africa 2026 — Marrakech, 8 avril 2026
Le 8 avril 2026, dans le cadre du Forum III du GITEX Africa à Marrakech, l’APEBI — Fédération des Technologies de l’Information, de Télécommunication et de l’Offshoring — organisait la première table ronde de la journée, réunissant experts, décideurs et juristes autour d’une question qui s’impose aujourd’hui comme un enjeu de compétitivité pour toute entreprise marocaine tournée vers l’international : comment transformer la donnée en véritable actif stratégique au service de l’expansion et de la croissance ?
Dans un contexte marqué par l’accélération des ambitions numériques du continent africain et la montée en puissance des PME Tech marocaines sur les marchés étrangers, cette session s’est imposée comme l’un des moments forts de cette édition 2026. Modérée par Nawfal Sedraoui, CEO de WerinGroup, elle a réuni quatre experts aux profils complémentaires : Fahd Meski, Vice-Président de l’AUSIM ; Yasmine Faik, Présidente de DAMA Morocco ; Mohsine Benallal, Chief Data Officer et Vice-Président Education de DAMA Morocco ; et Mehdi Kettani, avocat spécialisé en droit du numérique et protection des données.




De la donnée stockée à la donnée valorisée : où en sont les entreprises marocaines ?
Les échanges ont débuté par un diagnostic lucide de la maturité data des organisations marocaines. Si des progrès significatifs ont été accomplis ces dernières années, un constat s’impose : beaucoup d’entreprises n’ont pas encore pleinement basculé d’une logique de stockage passif vers une véritable culture de l’actif stratégique. La donnée est souvent perçue comme un coût d’infrastructure plutôt que comme un investissement créateur de valeur, une perception que les DSI peinent encore à renverser en interne.
Les participants ont également pointé les freins structurels qui persistent : la fragmentation des systèmes d’information, les silos organisationnels et une résistance au changement qui relève autant du facteur humain que du facteur technologique. Pour les PME Tech marocaines qui ambitionnent de s’exporter, ces cloisonnements constituent un obstacle concret, limitant leur capacité à démontrer la robustesse et la fiabilité de leurs données face à des partenaires ou clients internationaux.
Gouvernance, standards et interopérabilité : les conditions d’un passage à l’échelle
La discussion s’est ensuite portée sur les cadres et standards nécessaires pour garantir une interopérabilité efficace entre les systèmes. L’alignement sur des référentiels internationaux comme le DMBOK a été présenté comme un prérequis pour les organisations qui souhaitent structurer durablement leur patrimoine data et prétendre à un rayonnement au-delà des frontières marocaines.
La qualité de la donnée est apparue comme un enjeu transversal. Sans données fiables, homogènes et bien gouvernées, aucun projet d’intelligence artificielle ou de valorisation analytique ne peut prétendre à des résultats crédibles. L’interopérabilité, tant en interne qu’avec l’écosystème extérieur, suppose ainsi une discipline de gouvernance que les entreprises doivent intégrer bien en amont de leurs projets de transformation.
La question du rôle de l’État et des fédérations professionnelles dans la définition de ces standards a également été posée. Dans un contexte où les entreprises évoluent entre cadres réglementaires nationaux et exigences internationales, la coordination entre acteurs publics et privés apparaît comme un levier indispensable pour structurer un écosystème data cohérent et compétitif.
Le cadre juridique marocain face aux enjeux de la donnée et de l’IA
Les lois 09-08, 05-20 et 17-97 définissent un cadre légal qui, selon les contextes, peut être perçu tantôt comme une protection de cet actif stratégique, tantôt comme un frein à son exploitation commerciale.
La question de la propriété de la donnée a suscité des échanges particulièrement nourris, notamment autour d’un cas de plus en plus fréquent : à qui appartient une donnée générée par une intelligence artificielle à partir des données propres d’une entreprise ? Ce vide juridique, encore largement non résolu en droit marocain, illustre l’urgence d’adapter le cadre réglementaire aux réalités d’une économie de la donnée en pleine accélération.
Face aux régulations internationales comme le RGPD européen ou l’AI Act, la table ronde a mis en lumière une opportunité souvent sous-estimée : la conformité aux standards internationaux, loin d’être un simple impératif légal, constitue un véritable argument commercial pour les entreprises marocaines qui cherchent à exporter leurs services vers l’Europe ou d’autres marchés exigeants.
La data comme avantage compétitif à l’export
Au-delà des enjeux de gouvernance et de conformité, les participants ont illustré comment la maîtrise de la donnée peut devenir un différenciateur décisif pour les PME Tech marocaines sur les marchés internationaux. Disposer d’une architecture data robuste, de données de qualité et d’une capacité analytique avancée permet non seulement d’améliorer la performance interne, mais aussi de démontrer aux partenaires étrangers un niveau de maturité et de fiabilité qui facilite l’établissement de la confiance.
Des cas d’usage concrets ont été évoqués, illustrant l’impact business direct et mesurable que peut avoir une stratégie data bien conduite : personnalisation des offres, optimisation des processus commerciaux, anticipation des comportements clients. La synergie entre data et intelligence artificielle a été présentée comme l’un des accélérateurs les plus puissants de cette performance, à condition que les fondations data soient solides.
Vision 2030 : quelle architecture data pour faire du Maroc un hub régional ?
La table ronde s’est conclue sur une vision prospective, dans la continuité des ambitions portées par la stratégie Maroc Digital 2030. Les échanges ont convergé vers une question centrale : quelles infrastructures et quels choix d’architecture permettront au Maroc de se positionner comme un véritable hub data régional ?
Cloud souverain, développement des datacenters, émergence de grands modèles de langage (LLM) souverains, mutualisation de référentiels de données nationaux — autant de chantiers structurants qui ont été passés en revue. La nécessité d’un cadre de référence national pour l’IA a été soulignée avec force, afin de réguler sans brider l’innovation et de protéger les entreprises marocaines dans la compétition internationale.
L’arbitrage entre le coût de la non-conformité et le risque de manquer les opportunités liées à l’IA et à la data a, quant à lui, illustré la tension permanente à laquelle font face les décideurs : avancer vite pour saisir les opportunités, tout en construisant des fondations solides et durables.
Cette table ronde a confirmé que la donnée n’est plus un sujet réservé aux directions techniques. Elle est devenue une question de stratégie, de compétitivité et de souveraineté économique. Pour les entreprises marocaines qui aspirent à rayonner au-delà de leurs frontières, maîtriser cet actif n’est plus une option mais une condition de leur expansion.